Haubourdin, vers 7h00, fin du mois d’août. Gare, quais vides. Comme tous les matins, tout au long de l’année, nous ne sommes que quelques usagers à emprunter un TER pratiquement vide. Si les trains qui filent en sens inverse sont bondés, le nôtre a toujours des allures de train abandonné.

Premières images, celles de rails sans failles, de wagons imposants, d’une activité sans cesse, des fumées d’usine, des lourds chargements, des tonnes industrielles. En voiture pour quelques images d'évasion ferroviaire !

 

TER Lille 19h33

Et puis sous les rayons naissant du soleil, des signes gravés, juste pour soit, juste pour ceux qui connaissent, juste pour en attendant. Une, puis deux puis trois puis, non pas plus, et chacun perdu entre ces quais, ces rails d’acier et ses wagons ventripotents, de se cacher dans la petite lucarne de son téléphone.
La bête humaine n’est pas morte et les chevaux vapeur filent à bonne allure. Prendre le TER, c’est apercevoir ce que l’on cache côté rue, côté façade, pour divulguer, en passant, ce qui ne se montre guère, les dessous peu ragoûtant de nos cités et de nos usines, de nos friches.

Le TER a gardé, contrairement aux grands trains modernes, TGV et autres grands voyageurs, le souvenir du bruit des rails, des ruptures de l’acier, du vrombissement des ponts métalliques. Le TER est un train qui vit, qui gémit et qui crie parfois.

Le soleil se joue des ouvertures, des talus et des arbres, pour créer dans ce couloir d’acier, un spectacle de lanterne magique, un cinéma d’avant les frères Lumière et collé à la vitre, le monde se change en une suite de scènes, de flashs de paysage, derrière la permanence des vitres.

Le frôlement entre TER, dans un feulement puissant, nous arrache soudain à nos vitres et à nos rêveries. Et nous nous apercevons partant dans le train d’en face, nous échappant à nous-mêmes.

Sans plus attendre, je repars à la découverte de cet espace vide comme chaque matin. 1, 2, 3 soleils, mais personne derrière moi. Seul un inquiet, sur un quai ensoleillé, attends son heure.

Descendre du train en espérant se retrouver toute une bande de voyageurs pressés, emporté par une foule déterminée, mais non, seul à descendre et à m’engouffrer sous la puissance des boggies.

Il fut un temps, il y avait du bruit, du monde, de la sueur, des cris, des saluts bonjour, des sifflements, mais silence, tout s’est tu.
Partout des lignes, dans tous les sens, l’urgence des lignes, aller dans un sens …

Ces trains échappés de leur banlieue parisienne, ces wagons d’alu rappellent les voyages au Mont Saint-Michel en omnibus, les vacances à la mer au pas des gares, une par une. Mais l’ancêtre est vide. Devant ses grandes fenêtres défile la galerie d’art humaine, ses artistes et ses médiocres.
Gare suivante, un tout seul. Puis une toute seule qui cherche dans son sac à main un peu de son chez elle. Autre gare, autre toute seule.

Les minutes s’écoulent, le paysage s'étrange et s’imagine, je plonge dans la volupté du simili et des barres d’acier. Monde de la transparence et du miroir, chaque pan rythme un monde fantasmé, un monde fugitif, lisse et rugueux, un monde à l’échelle du rail et des fenêtres du wagon, un monde maquette, modélisme de nos vies trop vite évanouies. Mes doigts courent sur les lignes froides d’acier au travers desquelles le vent du TER siffle et renvoie par notes fugaces les senteurs aigres du ballast.

Retour vers Lille dans un TER dernière génération, avec l’air de se prendre pour un TGV et de filer aussi vite que les portions décousues des zones du tronçon le permettent. Tout va plus vite, voyageurs, seuls ou par deux, mais toujours peu, passent à toute vitesse et s’effacent pour laisser s’imposer quelques sommets. Par deux souvent, les voyageurs circulent. Colonnades et piliers se succèdent.
Le jour finissant amplifie les trouées de lumière. Sur des rails en feux, le TER pénètre dans la ville violement, comme par effraction, impatient d’arriver. La ville est tenue à l’écart de ce monstre rugissant par d’infinies barrières de métal. Les hauteurs urbaines montrent le haut de leur nez. Quelques voyageurs se croisent, toujours par deux, ou s’en retournent chez eux, encore par deux.

Le TER arrive triomphant, loin des fumées et des soubresauts, sûr de lui et de son utilité, sous le toit lumineux de Lille Flandres, mais avec peu de voyageurs, si peu … Le TER restera seul à quai jusqu’au petit matin pour un nouveau tête à tête, faute d’une foule partie sur les routes encombrées et folles de voitures, sans rails ni wagons pour prendre le temps de rêver….

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Mis à jour (Jeudi, 24 Décembre 2009 06:37)